Gestion des communs en contexte de changement climatique à travers une multiplicité d’acteurs dans le delta du Saloum au Sénégal, Serigue Momar SARR, Mars 2021

Auteur : Serigue Momar SARR

Type de publication : Article

Date de publication : Mars 2021

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* Les Wathinotes sont des extraits de publications choisies par WATHI et conformes aux documents originaux. Les rapports utilisés pour l’élaboration des Wathinotes sont sélectionnés par WATHI compte tenu de leur pertinence par rapport au contexte du pays. Toutes les Wathinotes renvoient aux publications originales et intégrales qui ne sont pas hébergées par le site de WATHI, et sont destinées à promouvoir la lecture de ces documents, fruit du travail de recherche d’universitaires et d’experts.


 

Les femmes et les projets de développement dans la gestion communautaire des ressources naturelles

Un groupe de femmes a eu l’idée de créer un Groupement d’intérêt économique (GIE) dès lors qu’il a avait compris que le fumage des poissons fait pour la coopérative des hommes qui exportait le produit dans les grands centres urbains du pays pouvait les revenir. Du coup, l’exploitation artisanale des coquillages afin de couvrir les besoins alimentaires de leurs ménages était devenue une véritable activité économique. Les femmes n’ont pas tardé à mettre en place un magasin de stockage et un système de crédit rotatif entre les membres. La création de la Fédération locale des GIE (FELOGIE) a donné un élan vital à l’entreprenariat et nouveau souffle à la conservation des ressources naturelles. En effet, Niamane a été le premier GIE créé par ces femmes. Ce GIE fut créé le 12 juillet 1991. À la suite, trois autres GIE ont été créés à savoir : Dimlé, Ngodane et Diadame. Ce sont ces quatre GIE qui formeront la Fédération locale des GIE (FELOGIE) le 15 juillet 1994. La FELOGIE compte désormais 24 GIE pour plus de 575 membres.

Pour s’occuper des ressources halieutiques en constante dégradation, la FELOGIE faisait face aux « pillages » des pêcheurs venus des grands centres de pêches du pays comme Joal, Kayar, Mbour et Saint-Louis ; même les Niominkas ont aussi une pêche particulièrement intensive. Ces pêcheurs opéraient dans la clandestinité au niveau des chenaux (bolongs). Les premières mesures prises concernaient la fermeture des vasières de juillet à octobre comme le suggérait l’Alkali en son temps. Cette période correspondait au moment opportun de reproduction des coquillages. Si quelques hommes étaient premièrement impliqués dans la gestion du comité de plage, ils se sont vite retirés. Toute « soumission » des hommes au cadre défini par les femmes est socialement mal vue. À elles seules, les femmes ne pouvaient pas s’occuper des contrevenants, ni faire des rondes en plein mer. Au début, leurs mesures étaient difficiles à mettre en œuvre. C’est par la suite que les jeunes se sont mis à la tâche, notamment lors de la mise en place du comité de surveillance.

Le COGRN, gestionnaire de la forêt

À vrai dire, le comité avait tendance à devenir le monopole des femmes si bien que les hommes s’en détressent et ne respectaient pas les règles d’usages pour manifester leur désaccord. Elles étaient donc laissées à elles-mêmes. Mais de plus en plus, du fait que les arbres s’amenuisent et que la population s’agrandit, en plus d’un potentiel marchand avéré du fruit, la ressource est devenue un enjeu de taille. Combiné à un besoin communautaire comme l’édification de la mosquée du village, le Comité de gestion des ressources naturelles (COGRN) a été mis en place en 2009.

Au niveau des COGRN, l’entente sur les règles de gestion est tacite, basée sur la confiance et l’honneur. Cela n’empêche pas quelques écarts mais ce contrat moral et social historiquement situé est réel et est effectivement entretenu. En outre, le système d’autorité est renforcé par la mairie et la sous-préfecture qui veillent à l’application des amendes infligées aux contrevenants. L’amende est de 500 F CFA pour chaque fruit cueilli. Il est seulement permis de cueillir un ou deux fruits pour une consommation personnelle et même là, la règle a été abrogée dès lors que les abus étaient constatés. Pour les animaux en divagation, une amende de 1 500 à 2 000 F est infligée aux propriétaires. Le rôle de l’autorité externe est ici déterminant pour la sanction. Les délibérations du conseil municipal ou les arrêtés du sous-préfet ont permis de doter le comité d’un cadre formel. Le comité répondait en outre d’une ambition d’aider la mairie dans sa mission de compétence transférée en matière d’environnement et de gestion des ressources naturelles avant d’évoluer considérablement.

Si quelques hommes étaient premièrement impliqués dans la gestion du comité de plage, ils se sont vite retirés. Toute « soumission » des hommes au cadre défini par les femmes est socialement mal vue. À elles seules, les femmes ne pouvaient pas s’occuper des contrevenants, ni faire des rondes en plein mer

Le COGRN est né d’une intention de gestion efficace de la foresterie en vue d’assurer la qualité des fruits et de profiter socialement de la rente. À la fin de chaque campagne qui débute au mois d’aout, le COGRN convoque une assemblée générale en invitant les principaux acteurs du village. L’objectif est de rendre compte de l’exercice de l’année écoulée. Cette étape est décisive d’autant plus le recensement des investissements à faire pendant l’année à venir en dépend. D’ailleurs, ce sont de ces usages relatifs aux besoins communautaires (travaux de la mosquée, équipements du dispensaire, construction de salles de classe, prise en charge médicale, subvention de l’amicale des étudiants ressortissants du village, œuvres sociales, alimentation du groupe électrogène, etc.) que le COGRN a la légitimité et finalement la légalité de fermer l’accès et de s’occuper exclusivement de l’exploitation.

Le CLPA de Niodior, une option de cogestion de la mer

Un Conseil local de pêche artisanale (CLPA) est une organisation professionnelle apolitique à but non lucratif regroupant les acteurs de la pêche artisanale d’une localité déterminée. Jouant le rôle de gouvernance locale, il met en place et applique des règles, facilite les relations entre acteurs locaux et structures étatiques. Les CLPA émanent du Ministère des Pêches, particulièrement de la Division de la pêche artisanale au sein de la Direction des pêches maritimes (DPM) depuis 2006. L’arrêté ministériel portant leur création précise que les CLPA participent au suivi, au contrôle et à la surveillance de la pêche, font des propositions de plans d’aménagement et de gestion des pêcheries locales pour la gestion durable des ressources et la conservation de l’écosystème marin au niveau local, donnent un avis sur les demandes de permis, d’exercice des métiers liés à la pêche artisanale, etc. L’État ambitionne de faire participer les acteurs locaux à la gestion des pêcheries pour plus de réussite.

Dans le cadre du Projet régional des pêches en Afrique de l’Ouest (PRAO), la DPM (2011) a procédé à une évaluation de vingt-deux CLPA installés dans le pays. Son document de synthèse intitulé Rapport d’évaluation des Conseils locaux de pêche artisanale (CLPA) prouve des insuffisances notoires au niveau de leur opérationnalisation. C’est à ce titre que des programmes entrent en jeu pour essayer de valider les initiatives locales de cogestion ou de préparer de nouveaux documents pour pallier la léthargie. Le programme de l’USAID Wula Nafaa survenu en 2010 en est une parfaite illustration. Il est important de voir de plus près le cas de Niodior avec la structuration du bureau exécutif et les réalisations.

Le COGRN est né d’une intention de gestion efficace de la foresterie en vue d’assurer la qualité des fruits et de profiter socialement de la rente. À la fin de chaque campagne qui débute au mois d’aout, le COGRN convoque une assemblée générale en invitant les principaux acteurs du village. L’objectif est de rendre compte de l’exercice de l’année écoulée

Toute d’abord, le constat est établi que les populations étaient réticentes au CLPA à ses débuts. Elles jugeaient que c’est un moyen pour l’État d’exercer son contrôle sur les ressources. Les répertoires de légitimité sont brouillés et pour parvenir à une situation d’équilibre à travers laquelle l’ensemble des acteurs se retrouve fort à propos, il faut compter sur « un compromis pratique », selon le mot de Remy (1998), afin d’harmoniser les positions. Les femmes qui étaient le fer de lance des comités de plage se sont senties exclues du processus et donc manifestèrent un désintérêt vis-à-vis de ce nouvel instrument. Bien qu’elles soient représentées au niveau du comité de gestion, leur pouvoir d’influence est dérisoire.

Pourtant, le programme USAID Wula Nafaa y est allé avec une approche souple lors de la mise en place du CLPA. En effet, dans sa démarche, il a procédé par une large sensibilisation sur les enjeux liés à cette mise en place. Il s’en est suivi une concertation avec l’ensemble des acteurs sociaux, des autorités coutumières et religieuses et des leaders communautaires susceptibles d’être des conseillers ou des relais au niveau des villages. Ce travail préalable a conduit à une cartographie des zones de fermeture des bolongs et des vasières, la mise en place de panneaux signalétiques et l’octroi des moyens de surveillance, l’élaboration d’un document qui consigne les articles de gestion.

Dans la majorité des cas en milieu rural sénégalais, ce sont les services du CADL qui sont les plus aptes à vulgariser de telles initiatives. Or, excepté le secrétaire qui est l’agent des pêches, la présidence confiée au sous-préfet a les allures stato-centrées. Le sous-préfet évoque un manque de moyens pour se déplacer dans les différents villages qui sont tous des îles. Il s’y ajoute les coûts liés à l’organisation des réunions. Le CLPA est alors dans une léthargie et s’étiole peu à peu par le manque de dynamisme des parties prenantes. Il est impossible d’avoir une traçabilité des documents relatifs aux activités du Conseil même.

L’arrêté ministériel portant leur création précise que les CLPA participent au suivi, au contrôle et à la surveillance de la pêche, font des propositions de plans d’aménagement et de gestion des pêcheries locales pour la gestion durable des ressources et la conservation de l’écosystème marin au niveau local, donnent un avis sur les demandes de permis, d’exercice des métiers liés à la pêche artisanale, etc

Au regard de ce qui précède, le CLPA n’apporte pas une plus-value à la cogestion promue par l’État du Sénégal. Cet instrument a buté devant le défaut de réappropriation ; comme ce fut le cas de la convention locale avec le COGRN. En plus, les missions de l’agent de pêche concernant la surveillance, la délivrance de permis de pêche et l’immatriculation des pirogues couvrent déjà les initiatives du CLPA. L’Aire marine protégée (AMP) de Sangomar connaîtra plus de succès que le CLPA qui tombe d’ailleurs peu à peu dans l’oubli. Quelque part, on peut suspecter un chevauchement entre les missions de l’AMP et du CLPA. Même si les principes de cogestion se retrouvent dans les deux cas, ils sont mieux marqués avec l’AMP. Les AMP semblent mieux évoluées dès lors qu’elles concernent autant la mer que la terre en plus de mobiliser plus d’agents et un haut niveau de coordination.

L’AMP de Sangomar, instrument supplétif entre la terre et la mer

La mise en place des AMP s’inscrit dans le prolongement du Sommet de la Terre de Rio en 1992 à travers la CDB. Selon la CDB, une AMP désigne toute zone située à l’intérieur ou à proximité du milieu marin, avec ses eaux sus-jacentes, la faune et la flore associées et les éléments historiques et culturels qui s’y trouvent, qui a été mise en réserve par une loi ou d’autres dispositions utiles, y compris la coutume, dans le but d’accorder à la diversité biologique, marine ou côtière, un degré de protection plus élevé que celui dont bénéficie le milieu environnant. En 2002, le Sommet du développement durable à Johannesburg a jeté les bases pour leur concrétisation. Les AMP sont de plus en plus nombreuses sur la côte de l’Afrique de l’ouest. Un Réseau régional des aires marines protégées d’Afrique de l’ouest (RAMPAO) a vu le jour afin d’apporter un accompagnement technique et pratique dans la gestion. Il en ressort qu’il convient d’adopter des méthodes de cogestion qui prennent appui sur le cadre de la décentralisation et de l’approche écosystémique promue par la CDB.

Le CLPA n’apporte pas une plus-value à la cogestion promue par l’État du Sénégal. Cet instrument a buté devant le défaut de réappropriation ; comme ce fut le cas de la convention locale avec le COGRN

Le comité de gestion de l’AMP élabore un Plan d’aménagement et de gestion (PAG) de manière participative. Le président est chargé de coordonner l’action des commissions de la surveillance et suivi écologique, gestion et prévention de conflits, de l’aménagement des digues et des ponts, de l’information, éducation et communication, etc. La gestion d’une AMP est exigeante. Il faut un travail colossal par les différentes commissions pour définir un Plan de travail annuel (PTA). Les membres sont au nombre de seize. Comme dans chaque AMP, le règlement intérieur émane des acteurs sociaux et de l’ensemble de la population. Il concerne surtout la fermeture de certains sites et l’interdiction de l’utilisation de certains engins de pêche. Seulement, il faut que le service juridique de la DAMP vérifie les aspects saillants pour les besoins d’une cohérence avec les lois des différents codes. D’ailleurs, le présent règlement intérieur est en attente de validation.

En dépit du fait que les populations soient associées dans la gestion des ressources naturelles, il arrive des fois où elles se montrent expectantes. Cette attitude est en partie liée au comportement de l’État et précipite l’échec de certaines initiatives locales. Par ailleurs, il faut un fonds de roulement et d’investissement pour remplir les objectifs assignés. Or, la disponibilité de fonds constitue un souci pour l’AMP. C’est pourquoi les besoins en balisage, pancartage, miradors, réunions de sensibilisations… demeurent insatisfaits. Aussi, concernant le reboisement, s’il n’y a pas de motivation, la mobilisation est faible ou quasi inexistante. En vérité, les instruments étatiques que sont le CLPA et l’AMP buttent sur le problème de financement. À l’heure où les fonds verts se font rares, il y’a beaucoup à craindre. En reprenant le contrôle sur les ressources naturelles à partir de tels instruments pour se relégitimer dans cette forme de gouvernementalité, l’État court le risque d’un effet pervers conjugué à un désintéressement des populations.