« Le poids de la culture et de la mentalité force les parents à cacher leurs enfants handicapés, voire même à les utiliser pour des sacrifices » Khadim Talla, Membre du Conseil National de la Jeunesse

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Extraits

Les jeunes handicapés sont l’une des catégories les plus vulnérables lorsqu’on parle de la jeunesse. La non-protection de ces enfants produit des adultes désemparés face aux incertitudes du monde. Vous travaillez avec l’association Handicap.sn qui encadre ces jeunes handicapés. Pouvez-vous nous parler davantage des vulnérabilités liées à ces jeunes handicapés ?

En effet, on ne peut pas évoquer le handicap sans évoquer les jeunes, car ils rencontrent de grandes difficultés. Ces difficultés sont liées au fait que l’environnement dans lequel ils évoluent n’est pas adapté à une situation de handicap.

La jeunesse en situation de handicap est confrontée à des difficultés liées à l’âge, parce qu’elle perd beaucoup d’années à aller à l’hôpital, à se soigner.

Un autre aspect des problèmes des jeunes en situation de handicap est l’inaccessibilité des édifices publics. Les écoles ne sont pas adaptées, même s’il y a des efforts faits au niveau de l’État. Après la formation, il y a l’insertion professionnelle qui pose problème : certains pensent que quand vous êtes en situation de handicap, vous êtes incapables de travailler.

Ce qui est important pour un employé, ce n’est pas sa manière de se déplacer ou de communiquer, mais sa capacité à produire.

Pensez-vous que la société sénégalaise n’est pas assez préparée pour permettre aux personnes handicapées d’avoir une éducation de qualité, une santé de qualité et des emplois de qualité ?

Il faut tenir compte du fait que nous sommes un pays en voie de développement au Sénégal. C’est à dire qu’il y a plusieurs infrastructures qui ne sont pas aux normes, comme les écoles.

L’État a fourni des efforts avec l’éducation inclusive, qui est un projet pour rendre certaines écoles plus accessibles à travers la mise à disposition de matériel didactique. Mais il ne faut pas oublier que le handicap ne se résume pas à des problèmes moteurs, il y a des handicapés auditifs qui ont besoin de matériels spécifiques et de formation en langue des signes ; il y a le handicap visuel qui nécessite des logiciels adaptés.

Nous avons besoin de l’Etat pour fournir des outils répondant à ces besoins spécifiques.

Comment faire pour répondre aux besoins des personnes handicapées lorsque, comme vous le dites, nous sommes dans un pays avec des moyens limités qui ne considère pas cela comme une priorité ?

Je pense que c’est une question de volonté politique car l’État a les moyens puisque l’État a pris l’engagement d’augmenter le salaire des enseignants. S’il avait la volonté de doter ces institutions, ces écoles, ces enseignants en fonction des besoins spécifiques des jeunes handicapés, l’État aurait trouvé les moyens de le faire. Le financement ne serait peut-être pas à hauteur de 100%, mais au moins à 80-90%.

Il faut tenir compte du fait que les personnes en situation de handicap représentent plus de 15 % de la population sénégalaise, d’après la Banque mondiale et l’Organisation mondiale de la santé

Il y a beaucoup plus de personnes vulnérables au Sénégal qu’on ne le croit qui ont besoin du soutien de l’État.

On estime la population sénégalaise à 7 millions. Si vous prenez 15 % de ces 7 millions d’habitants, on arrive à 1.3 millions de personnes. Ce n’est pas un taux à négliger, les personnes handicapées représentent une bonne partie de la population. Donc il faut mettre en place les conditions adéquates pour que ces personnes puissent avoir leur place dans la société.

Nous parlons du rôle de l’État pour venir en aide à ces personnes mais lorsqu’on parle de la situation des personnes handicapées, la société, les parents sont aussi responsables. Que faut-il faire pour provoquer un changement de culture chez les parents ? Que faut-il faire pour empêcher la traite des enfants, le mariage forcé, la mendicité forcée qui sont des pratiques en général perpétrées par la famille ?

Quand un enfant se trouve en situation de handicap, les parents ont une part de responsabilité pour l’aider, l’accompagner, le scolariser, lui donner l’opportunité de faire des loisirs. Les parents doivent respecter les droits de l’enfant inscrits dans la Constitution sénégalaise.

Au niveau de nos activités, nous faisons des plaidoyers au niveau des parents pour déconstruire l’idée selon laquelle une personne en situation de handicap est inactive. C’est faux.

Ce sont des choses qui semblent évidentes à dire, mais il faut rappeler que beaucoup de parents pensent encore que lorsqu’ils ont un enfant handicapé, c’est un enfant qui ne peut pas servir à grand-chose, qui n’a pas besoin d’éducation et qui doit être soit caché ou dédié à la mendicité

Au contraire, si l’enfant n’est pas scolarisé et n’est pas formé, il aura des difficultés à trouver un emploi. Par conséquent nous organisons des tournées dans lesquelles nous donnons des exemples de personnes en situation de handicap qui occupent un emploi, comme un personnel de l’État, un banquier, etc. Il faut donner des cas concrets.

Personnellement je suis en situation de handicap et je suis chef du bureau informatique au niveau de la direction de la cinématographie du ministère de la Culture et de la Communication. Il faut juste avoir la volonté, l’engagement et se battre.

Ce sont des choses qui semblent évidentes à dire, mais il faut rappeler que beaucoup de parents pensent encore que lorsqu’ils ont un enfant handicapé, c’est un enfant qui ne peut pas servir à grand-chose, qui n’a pas besoin d’éducation et qui doit être soit caché ou dédié à la mendicité.

Certains pensent qu’un enfant handicapé est prédisposé à la rue. Je pense que le poids de la culture et de la mentalité est en partie responsable car cela force les parents à cacher leurs enfants handicapés, voire même à les utiliser pour des sacrifices.

Comment changer cette mentalité ?

Il faut faire de la sensibilisation et des plaidoyers, au niveau des parents, mais aussi au niveau des entreprises. Les employés en situation de handicap doivent se sentir intégrés, non-discriminés.

Donc nous employons des méthodes de sensibilisation qui répondent aux besoins des personnes en situation de handicap pour éviter la stigmatisation. Nous sommes confrontés à des questions de mentalités, mais c’est aussi à la personne atteinte de handicap d’assumer sa différence et d’inspirer son équipe.

Quelles sont les barrières pour les personnes handicapées souhaitant entrer dans le monde professionnel ?

La barrière principale est la difficulté à obtenir un emploi pour une personne handicapée à la suite de sa formation. Certaines entreprises seront d’accord en apparence pour embaucher des personnes en situation de handicap, mais les infrastructures ne seront pas adaptées, par exemple le fait de devoir monter des étages sans ascenseur. Parfois ce sont des prétextes que les employeurs utilisent pour ne pas embaucher de personnes handicapées.

Je pense qu’il faut donner une chance à toutes ces personnes, leur donner l’opportunité de prouver leur valeur. C’est une question de volonté. Une personne en béquille est capable de monter les escaliers, d’ailleurs la plupart d’entre nous habitons dans des logements qui nécessitent de monter des étages.

Le handicap ne doit pas être un prétexte pour un chef d’entreprise ou un DRH pour ne pas embaucher une personne

En tant que jeune étudiant ou jeune professionnel, est ce que vous avez vécu des discriminations liées à votre handicap ?

Dès le bas âge, mes parents m’ont préparé et m’ont encouragé à travailler dur pour réussir en me fixant des objectifs. C’est important d’inculquer une bonne éducation aux enfants handicapés, de les accompagner, de les intégrer à la société. Il faut qu’ils puissent avoir des parents proches d’eux, des parents qui font tout pour que leur enfant réussisse.

Aujourd’hui, on parle du numérique comme un instrument d’inclusion sociale. Est-ce que le numérique est assez présent dans la vie des personnes handicapées au Sénégal ?

Nous avons créé la plateforme www.handicap.sn dans cette optique. C’est un fil d’information parce qu’au Sénégal, pour avoir des informations liées au handicap, c’est très difficile. Toutes les actualités du handicap se trouvent sur notre site Internet.

Les nouvelles technologies viennent combler un gap, celui du déplacement. Une personne handicapée peut désormais travailler à distance sans se déplacer

De plus, quand nous parlons d’handicap, nous parlons d’accessibilité. La Covid-19 nous a montré que le télétravail est efficace et possible grâce aux outils numériques. Les nouvelles technologies viennent combler un gap, celui du déplacement. Une personne handicapée peut désormais travailler à distance sans se déplacer.

Vous êtes le président de l’association Handicap.sn mais vous êtes aussi membre du Conseil national de la jeunesse. Est-ce que vous voyez un lien entre ces deux postes ? 

Je suis le président de l’association Handicap.sn depuis 2015 et je représente les jeunes au niveau du Conseil national de la jeunesse. Selon moi, nous ne pouvons pas dire que nous avons une connaissance des jeunes sans prendre en compte la multiplicité des jeunes. Nous avons des représentations des jeunes chrétiens, des jeunes musulmans, des étudiants, des syndicats, des partis politiques donc il faut également inclure les associations des handicapés.

Mais quelle doit être la mission d’une organisation comme le Conseil national de la jeunesse pour l’emploi et l’insertion des jeunes handicapés ?

Le Conseil national de la Jeunesse est une structure qui représente l’ensemble du Sénégal. Et nous, nous avons le rôle de conseiller, d’orienter l’État. Pour que le Conseil puisse réussir ses missions, il faut l’accompagnement de l’État.

C’est à l’État de prendre des décisions concernant les jeunes, mais il se doit de les consulter puisqu’ils sont concernés. Il faut au préalable consulter les jeunes, demander leur avis. C’est ça le rôle du Conseil de la Jeunesse. Nous avons des partenaires qui nous accompagnent et proposent plusieurs programmes pour les jeunes du Sénégal.

Quels sont vos derniers mots ?

Il faut une meilleure considération des jeunes. Il faut que les jeunes soient impliqués dans les instances de décision.

Il faut aussi que ces jeunes prennent le temps d’apprendre. Il faut de la patience et je rappelle souvent aux jeunes que Dieu n’a pas construit le monde en un jour mais en sept.

Les jeunes doivent apprendre la patience, l’engagement et la citoyenneté. La citoyenneté est nécessaire pour créer des jeunes conscients, engagés pour le futur de leur pays.

 


Crédit photo : Khadim Rassoul Talla

Khadimou Rassoul Talla

Khadimou Rassoul Talla débute sa scolarité au Centre Talibou Dabo, où il a fait ses études primaires et moyennes et devient le président du foyer socioculturel du CEM Talibou DABO.

Il est président de l’association handicap.sn et président de la Commission Emploi et Projets d’insertion du Conseil National de la Jeunesse (CNJS) ou il représente les jeunes en situation de handicap. Khadim est également membre du Conseil d’Orientation de la Délégation Générale à l’Entrepreneuriat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ).

Engagé dans sa communauté, Khadim TALLA est un fervent défenseur de la cause des jeunes
handicapés et a inséré plusieurs jeunes en situation d’handicap dans les institutions publiques et privées.

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